L'espace temps capturé, moyen de concilier l'actualité et
l'image peinte
Il reste une valeur sûre, le temps, en oubliant qu'il est
insaisissable et fugitif (Cf. par exemple, Fred Forest, La machine à
travailler le temps, j'arrête le temps au prochain printemps, l'espace
de 24 heures en escroquant les fuseaux horaire, en confondant la
pendule et le temps de la terre). Les classiques le rattachaient à la
musique, tandis que l'espace était attribué à la peinture. Aussi, cette
question importe-t-elle aux artistes de cette fin de siècle (7). Le
temps a ses liens et sa description explicative en est l'histoire (de
signe moins), la fiction prospective (de signe plus), l'instant (le
zéro). Les ordinateurs s'y perdent, dit-on, comme arrive l'an 2000. Les
informaticiens, par ignorance du temps historique ont créé leur propre
complexité non refléchie et leurs bogues. Ils ne sont pas prêt de s'y
retrouver, dans le XXIe siècle, s'il continuent à le croire
et fabriquer le temps fugitif.
L'œuvre picturale temporelle n'est heureusement pas éphémère,
programmée pour se modifier, se complexifier, se densifier. Elle est
une étape, certes complexe, plus qu'une photographie, plus qu'un film
bordé par un début et une fin. Sa richesse projette le spectateur dans
des temps différents relatifs à sa propre expérience. Le temps est,
ici, source d'échange.
La synthèse temporelle volontaire se moque des paradigmes, des
matières, des modes. Elle accepte tout. L'œuvre est construite, solide,
expliquée. Elle se fait comprendre du plus grand nombre, efface les
élitismes. Elle part d'aujourd'hui, ou de demain.
Une voie, ainsi, pour le créateur, est de partir à l'envers, de
remonter le temps, comme on grimpe sur une échelle, de découvrir des
temps. L'œuvre, de cette façon, reste dans la matière, non pour
l'étendre, la labourer, la tirer, la torturer, la tromper, la poser,
l'oublier, mais aussi et surtout la creuser, à la recherche d'indices
tangibles (inventés) ou intangibles (visibles) du temps. L'artiste
fouille les matières à la recherche du temps, et ainsi faisant, trouve
les temps.
Peindre les temps c'est fouiller l'espace, se raccrocher à des
instants, des particules, des molécules, des images. Il faut leur
parler, les expliquer, en se trompant, en hésitant, en les superposant,
en se laissant prendre en main par le hasard, en faisant des choix
finals forcément subjectifs et erronés. Il faut construire l'œuvre
complexe en suivant des règles (Lois ou concepts) fixées à l'avance,
règles de composition, de couleurs, de combinaison, personnelles et
individuelles que l'on tente de respecter, qui peuvent ou non entrer
dans les dogmes de l'art contemporain. Les évolutions sont les Leçons.
Dans des moments de repos, comme en musique existent les silences, le
créateur peut en rester à un seul instant, mais non détaché de
l'ensemble. Il peut, si le hasard l'y conduit, si sa volonté le guide,
sans honte, retourner au classicisme ou au modernisme. Il est
contemporain mais non amnésique. Il peint. Il construit. Il ne détruit
pas. Il ne raille que ceux pour qui l'art exclue la création picturale.
Cet art complexe, temporel,
synthétique, maximaliste, non conceptuel (même s'il a ses propres
concepts), non superficiel (même s'il ne traîte que des surfaces
peintes), non zen (même s'il ne néglige pas le vide constructif, la
respiration créative), non désespéré (même si l'humour n'est pas
toujours joyeux), non fugitif (même si tout, à la longue, disparait),
non numérique (même s'il s'en sert), non criminel (même s'il souhaite
tuer des idées reçues), non brutal (même s'il est agressif), je
l'appelle l'art du temps creusé ou, par référence au travail de
fouille des archéologues, archéochronographie (ARCHRO d'AARTAKANA
(8). En fouillant, on trouve toujours
l'oeuvre.
7. BeauxArts,
ibidem, Les multiples visages des années nonantes, p 9
8. Pour
permettre à certains d'appréhender la démarche, je leur conseille
de visiter le Musée Guggenheim en descendant, lire les biographies à
l'envers, creuser les livres en partant du quatrième de couverture,
faire marche arrière, s'arrêter simplement pour que le temps les
rattrape et les dépasse, et enfin, ouvrir grand les yeux
Les Lois de
l'ARCHRO
1. Fouiller
Tout peut être creusé (fouillé), quel que soit le
paradigme auquel appartient l'objet à creuser,
- classique : un livre, un jeu de cartes, une reproduction, une
œuvre de maître (sans empiéter sur le travail des restaurateurs), un
tableau figuratif, historique, religieux, encore frais de peinture, un
puits, un bloc de pierre, un morceau de bois (sculpture).
- moderne : une photographie, un Picasso, un Cézanne ou un
Kandinski, une aquarelle paysagère fugitive, un collage simple ou
multiple.
- contemporain : une machine à laver, une calculette, une boite de
boisson (mieux vaut le faire quand il gèle, comme pour un cube de
glace), un ordinateur (il nous cache des choses et beaucoup de vide),
une URL (Uniform Ressource Locator), un catalogue, une revue, un et des
tubes de peinture.
2. En utilisant des outils adaptés mais divers
Tout outil coupant ou contondant : pioche,
couteau, cutter, logiciel d'extraction, massicot, stylet, mèche, scie,
marteau piqueur, dynamite (pour ce dernier outil une autorisation est
nécessaire et il risque de ne pas préserver suffisamment les fouilles),
tout collage ou décalque. On peut creuser en trompe l'œil pour
réhabiliter la peinture qui sait tout faire. En langue française,
creuser veut dire aussi réfléchir (creuser une idée, se creuser la
tête).
3. Quand bon me semble
Toujours ou quelquefois, peut-être jamais s'il suffit
d'y penser, en fonction des humeurs et du temps de l'artiste.
4. Partout où c'est facilement réalisable
En atelier, dehors, dans, sur un mur, dans le sol, dans la
terre, dans le bois (classique et moderne), dans un ustensile
(contemporain), sans rechercher ou en recherchant l'exploit sportif.
5. Pour toutes les raisons que je juge bonnes
Laisser faire le hasard, l'œil, l'intelligence,
l'expérience.
6. En montrant et en expliquant par l'oeuvre (et les
mots pour aider au spectacle)
- Peindre et
installer, sur une toile ou du papier ou un autre support, facilement
transportable, avec de la peinture. La peinture, même si elle n'est pas
seule, domine toujours.
- Identifier l'objet, le présenter.
- Préparer l'objet à creuser pour faciliter la fouille, le rendre
compact ou le mouiller, puis neutre, d'un aspect le plus simple
possible, éventuellement l'empaqueter, le peindre, le pierre Poncer, le
décoller, le découper, le réduire, l'augmenter.
- Ne rien perdre des fouilles, les observer, les analyser. Montrer les
déchets.
- S'arrêter dès que l'on rencontre un indice d'art des temps, inventé
ou réel, trivial ou élaboré.
- Construire, constituer ou inventer des images à partir de cet indice
primaire du temps, reconstituer des séquences, selon sa culture, ses
goûts et son cœur, sans ostracisme et sans racisme. Eventuellement
développer les trouvailles par des séries dissociables (palettes,
aquarelles, toiles, sculptures, marouflages, autres installations
peintes, gravées, sculptées).
- Analyser les liens.
- Expliquer, écrire, parler, photographier, filmer, fixer le temps, les
moments, les instants de la recherche.
- Se corriger sans cesse.
Paris,
20 octobre 1998 / 13 mars 1999
copyright© 1999
Michel-Constant