ARCHRO ou l'archéochronographie est l'art de creuser (comme le fait un archéologue) le temps passé, présent, futur (KHRÔNOS), de représenter (GRAPHEN) le terrain des fouilles avec de la peinture et la fouille avec des techniques diverses, d'expliquer avec des mots et des images le sens des découvertes et l'esprit du temps.


Le Manifeste ARCHRO d'AARTAKANA

Un constat ou une volonté de borgne, la peinture serait moribonde.

Nous sommes en novembre 1998. Le musée Guggenheim de New-York et le Centre Georges Pompidou profitant de la fermeture du second pour travaux ont réuni des œuvres choisies devant illustrer à la fois une évolution et des comparaisons, d'où le titre : Rendezvous.

Lorsqu'on visite l'exposition, dans son sens chronologique, c'est à dire en montant la spirale du musée, l'évolution présentée (certainement partisane) de la création artistique de ce siècle est claire, lumineuse, simpliste. On passe lentement (et presque insensiblement) d'un travail du dessin et des matières à l'expression minimaliste du vide reconstruit (l'installation). Lente montée vers l'au-delà : la mort de la peinture.

L'architecture du musée Guggenheim aide à cette compréhension : on part du sol, de la terre -et des couleurs minérales- et on s'élève vers le ciel, l'éther, l'air, le vent. Dans le musée, dans l'annexe de Soho (exposition Premises), hors du musée, ailleurs et partout (1), la communication et les bavardages ( ang. chats)  créatifs supplantent l'objet.

La peinture savante disparaît ou a déjà disparu. Il en reste l'enveloppe. Elle est une surface lisse, à la rigueur une sphère, un trait ou ses dérivés doux. La peinture met en scène sa création mais abandonne son essence. Elle ne sait pas représenter le vide et ne sait plus décrire la vie, devenu immédiate. Les autres supports (tôles, déchets consommés, montages numériques locaux ou distants, éditions d'écran, photographies, images animées) trichent la peinture, en faisant croire qu'il y a art là où le temps, seul, fait son œuvre.

Le tableau peint, qui s'accroche, a une part de plus en plus faible dans les galeries et dans les achats institutionnels. Ainsi, les FRAC (Fonds Régionaux d'Art Contemporain) français, ont acheté, en 1995, 42% d'installation, 23% de photographie, 15% de peinture, 8% de vidéo (2).

Le nouveau créateur d'art fait "quelque chose" de réel, pour prouver, justement que ça ne l'est pas (3). Il est condamné à travailler dans un environnement complexe, qu'il complexifie. Il tente d'en extraire le minimum, pour le rendre perceptible. Il anticipe ce minimum, le faisant croire complexe.

L'art pictural actuel est paradoxe. Il serait mort. Il n'a jamais été aussi vivant. 

- La peinture et les couleurs sont bannies. On édite le premier dictionnaire de la couleur.
- La peinture c'est ringard. Il ne s'est jamais autant acheté de livre d'art sur la peinture.
- Les musées n'achètent par définition que des œuvres qui se conservent (ils sont dirigés par des conservateurs). Ils se reconvertissent dans certains assemblages éphémères qu'il faut immédiatement traiter contre les parasites.
- La peinture n'est plus un art. Jamais il ne s'est autant vendu de tubes de peinture, de toile de bonne qualité, de guides et manuels, de pigments et de liants, de logiciels pour peindre. Jamais il n'y a eu autant de peintres : la peinture est entrée dans l'ère de la prosomation ou consommation de produits pour produire, chère à Toffler. Les nouveaux supports suivent la croissance des produits à construire soi-même (do-it-yourself / bricolage). Jamais il n'y a eu autant de bricoleurs de génie exposant dans les galeries branchées ou institutionnelles.
- On tue la peinture par les mots et les modes. Elle est le seul média graphique qui sait tout faire, tout faire croire, tout intégrer. René Huygue se trompait : il n'y a pas à distinguer graphique (la forme) de pictural (les effets de la matière), puisque le pictural anime et sait créer les formes.

1. BeauxArts, n° 68, mai 1998, Supplément l'art dans le monde
2. Nathalie Heinich,  Le triple jeu de l'art contemporain , 1998, p 113
3. BeauxArts, ibidem, à propos de " The Working Model " de  Matthew Ritchie, p 59


L'académisme actuel

L'académisme est passé, de ce qu'il convient d'appeler le paradigme classique (terre et ciel, société agraire, religiosité et éternité, couleurs minérales), au paradigme moderne (transgression du dessin, société industrielle, couleurs chimiques, collages, photographies, carnets de voyages), au paradigme contemporain (modes, paris, transgression de la matière, immatérialité, temporalité, communication, société interactive, simplification de la complexité, ésotérisme élitisme, installations) (4).

L'académisme contemporain, et forcément institutionnel (nouveau style contre les styles, nouvelle mode contre les modes), de cette fin de siècle répond à des dogmes (c'est le lot de tout académisme). L'œuvre d'art est "unique (dans sa série), nouvelle (par rapport à), hétéronome (éloigné de l'univers muséal, enraciné dans le monde ordinaire), décalée et sans éthique (dérision, détachement, second degré), authentique (communion entre le résultat et la volonté dérisoire, ni standard, ni délire), paradoxale (5), amnésique (pas d'histoire, pas de temps qu'on fige, même pas de temps qui passe). L'espace et la matière sont dissous et reconstruits par des subterfuges ludiques, désespérés, sordides.

L'œuvre deviendrait, pour certains, un mort-vivant virtuel, qui naît, meurt suivant son propre schéma individuel. Démarche naturelle quand on sait que l'époque fabrique des bébés dans les éprouvettes, clone des plantes, des animaux, des hommes, ou réfléchit seulement à l'éthique .

L'artiste actuel n'aurait pas d'éthique, même plus celle de l'investissement total dans la création (6). Toutefois, ne pouvant encore faire ce que les physiciens, chimistes ou biologistes ne savent pas faire sur les gènes, l'artiste (ou ce qui en tient lieu), faute de mieux, se met lui-même en scène et matérialise ses psychoses.

4 Nathalie Heinich, ibidem, p 301
5. Nathalie Heinich, ibidem, p 298
6. Nathalie Heinich, ibidem, p 298


L'espace temps capturé, moyen de concilier l'actualité et l'image peinte

Il reste une valeur sûre, le temps, en oubliant qu'il est insaisissable et fugitif (Cf. par exemple, Fred Forest, La machine à travailler le temps, j'arrête le temps au prochain printemps, l'espace de 24 heures en escroquant les fuseaux horaire, en confondant la pendule et le temps de la terre). Les classiques le rattachaient à la musique, tandis que l'espace était attribué à la peinture. Aussi, cette question importe-t-elle aux artistes de cette fin de siècle (7). Le temps a ses liens et sa description explicative en est l'histoire (de signe moins), la fiction prospective (de signe plus), l'instant (le zéro). Les ordinateurs s'y perdent, dit-on, comme arrive l'an 2000. Les informaticiens, par ignorance du temps historique ont créé leur propre complexité non refléchie et leurs bogues. Ils ne sont pas prêt de s'y retrouver, dans le XXIe siècle, s'il continuent à le croire et fabriquer le temps fugitif.

L'œuvre picturale temporelle n'est heureusement pas éphémère, programmée pour se modifier, se complexifier, se densifier. Elle est une étape, certes complexe, plus qu'une photographie, plus qu'un film bordé par un début et une fin. Sa richesse projette le spectateur dans des temps différents relatifs à sa propre expérience. Le temps est, ici, source d'échange.

La synthèse temporelle volontaire se moque des paradigmes, des matières, des modes. Elle accepte tout. L'œuvre est construite, solide, expliquée. Elle se fait comprendre du plus grand nombre, efface les élitismes. Elle part d'aujourd'hui, ou de demain.


Une voie, ainsi, pour le créateur, est de partir à l'envers, de remonter le temps, comme on grimpe sur une échelle, de découvrir des temps.  L'œuvre, de cette façon, reste dans la matière, non pour l'étendre, la labourer, la tirer, la torturer, la tromper, la poser, l'oublier, mais aussi et surtout la creuser, à la recherche d'indices tangibles (inventés) ou intangibles (visibles) du temps. L'artiste fouille les matières à la recherche du temps, et ainsi faisant, trouve les temps.

Peindre les temps c'est fouiller l'espace, se raccrocher à des instants, des particules, des molécules, des images. Il faut leur parler, les expliquer, en se trompant, en hésitant, en les superposant, en se laissant prendre en main par le hasard, en faisant des choix finals forcément subjectifs et erronés. Il faut construire l'œuvre complexe en suivant des règles (Lois ou concepts) fixées à l'avance, règles de composition, de couleurs, de combinaison, personnelles et individuelles que l'on tente de respecter, qui peuvent ou non entrer dans les dogmes de l'art contemporain. Les évolutions sont les Leçons.

Dans des moments de repos, comme en musique existent les silences, le créateur peut en rester à un seul instant, mais non détaché de l'ensemble. Il peut, si le hasard l'y conduit, si sa volonté le guide, sans honte, retourner au classicisme ou au modernisme. Il est contemporain mais non amnésique. Il peint. Il construit. Il ne détruit pas. Il ne raille que ceux pour qui l'art exclue la création picturale.

Cet art complexe, temporel, synthétique, maximaliste, non conceptuel (même s'il a ses propres concepts), non superficiel (même s'il ne traîte que des surfaces peintes), non zen (même s'il ne néglige pas le vide constructif, la respiration créative), non désespéré (même si l'humour n'est pas toujours joyeux), non fugitif (même si tout, à la longue, disparait), non numérique (même s'il s'en sert), non criminel (même s'il souhaite tuer des idées reçues), non brutal (même s'il est agressif), je l'appelle l'art du temps creusé ou, par référence au travail de fouille des archéologues, archéochronographie (ARCHRO d'AARTAKANA (8). En fouillant, on trouve toujours l'oeuvre.

7. BeauxArts, ibidem, Les multiples visages des années nonantes, p 9
8. Pour permettre à certains d'appréhender la démarche,  je leur conseille de visiter le Musée Guggenheim en descendant, lire les biographies à l'envers, creuser les livres en partant du quatrième de couverture, faire marche arrière, s'arrêter simplement pour que le temps les rattrape et les dépasse,  et  enfin, ouvrir grand les yeux


Les Lois de l'ARCHRO

1. Fouiller
Tout peut être creusé (fouillé), quel que soit le paradigme auquel appartient l'objet à creuser,
- classique : un livre, un jeu de cartes, une reproduction, une œuvre de maître (sans empiéter sur le travail des restaurateurs), un tableau figuratif, historique, religieux, encore frais de peinture, un puits, un bloc de pierre, un morceau de bois (sculpture).
- moderne : une photographie, un Picasso, un Cézanne ou un Kandinski, une aquarelle paysagère fugitive, un collage simple ou multiple.
- contemporain : une machine à laver, une calculette, une boite de boisson (mieux vaut le faire quand il gèle, comme pour un cube de glace), un ordinateur (il nous cache des choses et beaucoup de vide), une URL (Uniform Ressource Locator), un catalogue, une revue, un et des tubes de peinture.

2. En utilisant des outils adaptés mais divers
Tout outil coupant ou contondant : pioche, couteau, cutter, logiciel d'extraction, massicot, stylet, mèche, scie, marteau piqueur, dynamite (pour ce dernier outil une autorisation est nécessaire et il risque de ne pas préserver suffisamment les fouilles), tout collage ou décalque. On peut creuser en trompe l'œil pour réhabiliter la peinture qui sait tout faire. En langue française, creuser veut dire aussi réfléchir (creuser une idée, se creuser la tête).

3. Quand bon me semble
Toujours ou quelquefois, peut-être jamais s'il suffit d'y penser, en fonction des humeurs et du temps de l'artiste.

4. Partout où c'est facilement réalisable
En atelier, dehors, dans, sur un mur, dans le sol, dans la terre, dans le bois (classique et moderne), dans un ustensile (contemporain), sans rechercher ou en recherchant l'exploit sportif.

5. Pour toutes les raisons que je juge bonnes
Laisser faire le hasard, l'œil, l'intelligence, l'expérience.

6. En montrant et en expliquant par l'oeuvre (et les mots pour aider au spectacle)

- Peindre et installer, sur une toile ou du papier ou un autre support, facilement transportable, avec de la peinture. La peinture, même si elle n'est pas seule, domine toujours.
- Identifier l'objet, le présenter.
- Préparer l'objet à creuser pour faciliter la fouille, le rendre compact ou le mouiller, puis neutre, d'un aspect le plus simple possible, éventuellement l'empaqueter, le peindre, le pierre Poncer, le décoller, le découper, le réduire, l'augmenter.
- Ne rien perdre des fouilles, les observer, les analyser. Montrer les déchets.
- S'arrêter dès que l'on rencontre un indice d'art des temps, inventé ou réel, trivial ou élaboré.
- Construire, constituer ou inventer des images à partir de cet indice primaire du temps, reconstituer des séquences, selon sa culture, ses goûts et son cœur, sans ostracisme et sans racisme. Eventuellement développer les trouvailles par des séries dissociables (palettes, aquarelles, toiles, sculptures, marouflages, autres installations peintes, gravées, sculptées).
- Analyser les liens.
- Expliquer, écrire, parler, photographier, filmer, fixer le temps, les moments, les instants de la recherche.
- Se corriger sans cesse.


Paris, 20 octobre 1998 / 13 mars 1999

copyright© 1999  Michel-Constant


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